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éloge de la Sincérité
Auteur : Montesquieu
Catégorie : Philosophie
"Un homme sincère à la cour d'un prince est un homme libre parmi les
esclaves. Quoiqu'il respecte le Souverain, la vérité, dans sa bouche, est
toujours souveraine..."
Licence : Domaine public
éloge de la Sincérité
Les Sto.ciens faisaient consister presque toute la philosophie à se conna.tre
soi-même. . La vie, disaient-ils, n'était pas trop longue pour une telle
étude. . Ce précepte avait passé des écoles sur le frontispice des temples ;
mais il n'était pas bien difficile de voir que ceux qui conseillaient à leurs
disciples de travailler à se conna.tre ne se connaissaient pas.
Les moyens qu'ils donnaient pour y parvenir rendaient le précepte inutile :
ils voulaient qu'on s'examinat sans cesse, comme si on pouvait se conna.tre
en s'examinant.
Les hommes se regardent de trop près pour se voir tels qu'ils sont. Comme
ils n'aper.oivent leurs vertus et leurs vices qu'au travers de l'amour-propre ;
qui embellit tout, ils sont toujours d'eux-mêmes des témoins infidèles et
des juges corrompus.
Ainsi, ceux-là étaient bien plus sages qui, connaissant combien les
hommes sont naturellement éloignés de la vérité, faisaient consister toute
la sagesse à la leur dire. Belle philosophie, qui ne se bornait point à des
connaissances spéculatives, mais à l'exercice de la sincérité ! Plus belle
encore, si quelques esprits faux, qui la poussèrent trop loin, n'avaient pas
outré la raison même, et, par un raffinement de liberté, n'avaient choqué
toutes les bienséances.
Dans le dessein que j'ai entrepris, je ne puis m'empêcher de faire une
espèce de retour sur moi même. Je sens une satisfaction secrète d'être
obligé de faire l'éloge d'une vertu que je chéris, de trouver, dans mon
propre coeur, de quoi suppléer à l'insuffisance de mon esprit, d'être le
peintre, après avoir travaillé toute ma vie à être le portrait, et de parler
enfin d'une vertu qui fait l'honnête homme dans la vie privée et le héros
dans le commerce des grands.
éloge de la Sincérité
PREMIèRE PARTIE
DE LA SINCéRITé PAR RAPPORT
à LA VIE PRIVéE
Les hommes, vivant dans la société, n'ont point eu cet avantage sur les
bêtes pour se procurer les moyens de vivre plus délicieusement. Dieu a
voulu qu'ils vécussent en commun pour se servir de guides les uns aux
autres, pour qu'ils pussent voir par les yeux d'autrui ce que leur
amour-propre leur cache, et qu'enfin, par un commerce sacré de confiance,
ils pussent se dire et se rendre la vérité. Les hommes se la doivent donc
tous mutuellement.
Ceux qui négligent de nous la dire nous ravissent un bien qui nous
appartient. Ils rendent vaines les vues que Dieu a eues sur eux et sur nous.
Ils lui résistent dans ses desseins et le combattent dans sa providence.
Ils font comme le mauvais principe des Mages, qui répandent les ténèbres
dans le monde, au lieu de la lumière, que le bon principe y avait créée.
On s'imagine ordinairement que ce n'est que dans la jeunesse que les
hommes ont besoin d'éducation ; vous diriez qu'ils sortent tous des mains
de leurs ma.tres, ou parfaits, ou incorrigibles.
Ainsi, comme si l'on avait d'eux trop bonne ou trop mauvaise opinion, on
néglige également d'être sincère et on croit qu'il y aurait de l'inhumanité de
les tourmenter, ou sur des défauts qu'ils n'ont pas, ou sur des défauts qu'ils
auront toujours.
Mais, par bonheur ou par malheur, les hommes ne sont ni si bons ni si
mauvais qu'on les fait, et, s'il y en a fort peu de vertueux, il n'y en a aucun
qui ne puisse le devenir.
Il n'y a personne qui, s'il était averti de ses défauts, p.t soutenir une
contradiction éternelle ; il deviendrait vertueux, quand ce ne serait que par
lassitude.
On serait porté à faire le bien, non seulement par cette satisfaction
PREMIèRE PARTIE
éloge de la Sincérité
intérieure de la conscience qui soutient les sages, mais même par la crainte
des mépris qui les exerce.
Le vice serait réduit à cette triste et déplorable condition où gémit la vertu,
et il faudrait avoir autant de force et de courage pour être méchant, qu'il en
faut, dans ce siècle corrompu, pour être homme de bien.
Quand la sincérité ne nous guérirait que de l'orgueil, ce serait une grande
vertu qui nous guérirait du plus grand de tous les vices.
Il n'y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces gens amoureux
d'eux-mêmes. Ils sont perdus s'ils trouvent dans leurs amis de la
complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d'une idée qui leur est
chère, ils passent leur vie à s'admirer. Que faudrait-il pour les guérir d'une
folie qui semble incurable ? Il ne faudrait que les faire apercevoir du petit
nombre de leurs rivaux ; que leur faire sentir leurs faiblesses ; que mettre
leurs vices dans le point de vue qu'il faut pour les faire voir, que se joindre
à eux contre eux-mêmes, et leur parler dans la simplicité de la vérité.
Quoi ! Vivrons-nous toujours dans cet esclavage de déguiser tous nos
sentiments ? Faudra-t-il louer, faudra-t-il approuver sans cesse ?
Portera-t-on la tyrannie jusque sur nos pensées ? Qui est-ce qui est en droit
d'exiger de nous cette espèce d'idolatrie ? Certes l'homme est bien faible de
rendre de pareils hommages, et bien injuste de les exiger.
Cependant, comme si tout le mérite consistait à servir, on fait parade d'une
basse complaisance. C'est la vertu du siècle ; c'est toute l'étude
d'aujourd'hui. Ceux qui ont encore quelque noblesse dans le coeur font tout
ce qu'ils peuvent pour la perdre. Ils prennent l'ame du vil courtisan pour ne
point passer pour des gens singuliers, qui ne sont pas faits comme les
autres hommes.
La vérité demeure ensevelie sous les maximes d'une politesse fausse. On
appelle savoir-vivre l'art de vivre avec bassesse. On ne met point de
différence entre conna.tre le monde et le tromper ; et la cérémonie, qui
devrait être entièrement bornée à l'extérieur, se glisse jusque dans les
moeurs.
On laisse l'ingénuité aux petits esprits, comme une marque de leur
imbécillité. La franchise est regardée comme un vice dans l'éducation. On
ne demande point que le coeur soit bien placé ; il suffit qu'on l'ait fait
comme les autres. C'est comme dans les portraits, où l'on n'exige autre
PREMIèRE PARTIE
éloge de la Sincérité
chose si ce n'est qu'ils soient ressemblants.
On croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de rendre la
vie délicieuse. Un homme simple qui n'a que la vérité à dire est regardé
comme le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce qu'il ne pla.t
point ; on fuit la vérité qu'il annonce, parce qu'elle est amère ; on fuit la
sincérité dont il fait profession parce qu'elle ne porte que des fruits
sauvages ; on la redoute, parce qu'elle humilie, parce qu'elle révolte
l'orgueil, qui est la plus chère des passions, parce qu'elle est un peintre
fidèle, qui nous fait voir aussi difformes que nous le sommes.
Il ne faut donc pas s'étonner si elle est si rare : elle est chassée, elle est
proscrite partout. Chose merveilleuse ! elle trouve à peine un asile dans le
sein de l'amitié.
Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis que pour
avoir des gens particulièrement destinés à nous plaire : notre estime finit
avec leur complaisance ; le terme de l'amitié est le terme des agréments. Et
quels sont ces agréments ? qu'est-ce qui nous pla.t davantage dans nos
amis ? Ce sont les louanges continuelles, que nous levons sur eux comme
des tributs. D'où vient qu'il n'y a plus de véritable amitié parmi les
hommes ? que ce nom n'est plus qu'un piège, qu'ils emploient avec
bassesse pour se séduire ?
. C'est, dit un poète, parce qu'il n'y a plus de sincérité. . En effet, .ter la
sincérité de l'amitié, c'est en faire une vertu de théatre ; c'est défigurer cette
reine des coeurs ; c'est rendre chimérique l'union des ames ; c'est mettre
l'artifice dans ce qu'il y a de plus saint et la gêne dans ce qu'il y a de plus
libre. Une telle amitié, encore un coup, n'en a que le nom, et Diogène avait
raison de la comparer à ces inscriptions que l'on met sur les tombeaux, qui
ne sont que de vains signes de ce qui n'est point.
Les anciens, qui nous ont laissé des éloges si magnifiques de Caton, nous
l'ont dépeint comme s'il avait eu le coeur de la sincérité même. Cette
liberté, qu'il chérissait tant, ne paraissait jamais mieux que dans ses
paroles. Il semblait qu'il ne pouvait donner son amitié qu'avec sa vertu.
C'était plut.t un lien de probité que d'affection, et il reprenait ses amis, et
parce qu'ils étaient ses amis, et parce qu'ils étaient hommes.
C'est sans doute un ami sincère que la fable nous cache dans ses ombres,
lorsqu'elle nous représente une divinité favorable, la Sagesse elle-même,
PREMIèRE PARTIE
éloge de la Sincérité
qui prend soin de conduire Ulysse, le tourne à la vertu, le dérobe à mille
dangers, et le fait jouir du ciel, même dans sa colère. Si nous connaissions
bien le prix d'un véritable ami, nous passerions notre vie à le chercher. Ce
serait le plus grand des biens que nous demanderions au Ciel ; et, quand il
aurait rempli nos voeux, nous nous croirions aussi heureux que s'il nous
avait créés avec plusieurs ames pour veiller sur notre faible et misérable
machine.
La plupart des gens, séduits par les apparences, se laissent prendre aux
appats trompeurs d'une basse et servile complaisance ; ils la prennent pour
un signe d'une véritable amitié, et confondent, comme disait Pythagore, le
chant des Sirènes avec celui des Muses.
Ils croient, dis-je, qu'elle produit l'amitié, comme les gens simples pensent
que la terre a fait les Dieux ; au lieu de dire que c'est la sincérité qui la fait
na.tre comme les Dieux ont créé les signes et les puissances célestes. Oui ;
C'est d'une source aussi pure que l'amitié doit sortir, et c'est une belle
origine que celle qu'elle tire d'une vertu qui donne la naissance à tant
d'autres.
Les grandes vertus, qui naissent, si je l'ose dire, dans la partie de l'ame la
plus relevée et la plus divine, semblent être encha.nées les unes aux autres.
Qu'un homme ait la force d'être sincère, vous verrez un certain courage
répandu dans tout son caractère, une indépendance générale, un empire sur
lui-même égal à celui qu'on exerce sur les autres, une ame exempte des
nuages de la crainte et de la terreur, un amour pour la vertu, une haine pour
le vice, un mépris pour ceux qui s'y abandonnent. D'une tige si noble et si
belle, il ne peut na.tre que des rameaux d'or.
Et si, dans la vie privée - où les vertus languissantes se sentent de la
médiocrité des conditions ; où elles sont ordinairement sans force, parce
qu'elles sont presque toujours sans action ; où, faute d'être pratiquées, elles
s'éteignent comme un feu qui manque de nourriture - si, dis-je, dans la vie
privée, la sincérité produit de pareils effets, que sera-ce dans la cour des
grands ?
PREMIèRE PARTIE
SECONDE PARTIE
DE LA SlNCéRITé PAR RAPPORT
AUX COMMERCES DES GRANDS
Ceux qui ont le coeur corrompu méprisent les hommes sincères, parce
qu'ils parviennent rarement aux honneurs et aux dignités ; comme s'il y
avait un plus bel emploi que celui de dire la vérité ; comme si ce qui fait
faire un bon usage des dignités n'était pas au-dessus des dignités mêmes.
En effet, la sincérité même n'a jamais tant d'éclat que lorsqu'on la porte à la
cour des princes, le centre des honneurs et de la gloire. On peut dire que
c'est la couronne d'Ariane, qui est placée dans le ciel. C'est là que cette
vertu brille des noms de magnanimité, de fermeté et de courage ; et,
comme les plantes ont plus de force lorsqu'elles croissent dans les terres
fertiles, aussi la sincérité est plus admirable auprès des grands, où la
majesté même du Prince, qui ternit tout ce qui l'environne, lui donne un
nouvel éclat.
Un homme sincère à la cour d'un prince est un homme libre parmi des
esclaves. Quoiqu'il respecte le Souverain, la vérité, dans sa bouche, est
toujours souveraine, et, tandis qu'une foule de courtisans est le jouet des
vents qui règnent et des tempêtes qui grondent autour du tr.ne, il est ferme
et inébranlable, parce qu'il s'appuie sur la vérité, qui est immortelle par sa
nature et incorruptible par son essence.
Il est, pour ainsi dire, garant envers les peuples des actions du Prince. Il
cherche à détruire, par ses sages conseils, le vice de la cour, comme ces
peuples qui, par la force de leur voix, voulaient épouvanter le dragon qui
éclipsait, disaient-ils, le soleil ; et, comme on adorait autrefois la main de
Praxitèle dans ses statues, on chérit un homme sincère dans la félicité des
peuples, qu'il procure, et dans les actions vertueuses des princes, qu'il
anime.
Lorsque Dieu, dans sa colère, veut chatier les peuples, il permet que des
SECONDE PARTIE
éloge de la Sincérité
flatteurs se saisissent de la confiance des princes, qui plongent bient.t leur
état dans un ab.me de malheurs. Mais, lorsqu'il veut verser ses
bénédictions sur eux, il permet que des gens sincères aient le coeur de leurs
rois et leur montrent la vérité, dont ils ont besoin comme ceux qui sont
dans la tempête ont besoin d'une étoile favorable qui les éclaire.
Aussi voyons-nous, dans Daniel, que Dieu, irrité contre son peuple, met au
nombre des malheurs dont il veut l'affliger, que la vérité ne sera plus
écoutée, qu'elle sera prosternée à terre, dans un état de mépris et
d'humiliation : et prosternetur veritas in terra.
Pendant que les hommes de Dieu annon.aient à son peuple les arrêts du
Ciel, mille faux prophètes s'élevaient contre eux. Le peuple, incertain de la
route qu'il devait suivre, suspendu entre Dieu et Baal, ne savait de quel
c.té se déterminer. C'est en vain qu'il cherchait des signes éclatants, qui
fixassent son incertitude. Ne savait-il pas que les magiciens de Pharaon,
remplis de la force de leur art, avaient essayé la puissance de Mo.se et
l'avaient pour ainsi dire lassée ? à quel caractère pouvait-on donc
reconna.tre les ministres du vrai Dieu ? Le voici : c'est à la sincérité avec
laquelle ils parlaient aux princes ; c'est à la liberté avec laquelle ils leur
annon.aient les vérités les plus facheuses, et cherchaient à ramener des
esprits séduits par des prêtres flatteurs et artificieux.
Les historiens de la Chine attribuent la longue durée et, si je l'ose dire,
l'immortalité de cet empire, aux droits qu'ont tous ceux qui approchent du
Prince, et surtout un principal officier nommé Kotaou, de l'avertir de ce
qu'il peut y avoir d'irrégulier dans sa conduite. L'empereur Tkiou, qu'on
peut justement nommer le Néron de la Chine, fit attacher en un jour, à une
colonne d'oirai enflammée, vi
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