1、Réception de Monsieur François CHENG à l'Académie Française DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE le jeudi 19 juin 2003 PARIS PALAIS DE L’INSTITUT M. François Cheng, ayant été élu par l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Jacques de Bourbon Busset
2、 y est venu prendre séance le jeudi 19 juin 2003, et a prononcé le discours suivant : Mesdames, Messieurs de l’Académie, Sans doute, convient-il qu’un jour, par-dessus l’écoulement des siècles, depuis l’autre bout du continent Eurasie, depuis ce vieux pays qu’est la Chi
3、ne où les lettres étaient vénérées comme choses sacrées, quelqu’un vînt jusqu’ici, jusqu’en ce lieu consacré, pour rendre hommage aux plus hauts représentants de la culture d’un pays qui est l’un des phares de l’Europe occidentale. Que ce jour soit aujourd’hui, que ce quelqu’un n’ait d’autre mérite
4、que celui d’avoir, avant tout, aimé sa langue d’adoption au point, il est vrai, d’en faire sa chair et son sang, cela tient du miracle, un miracle qui de fait n’a dépendu que de vous. Oui, c’est vous qui, par une noble générosité, m’avez distingué et honoré en m’élisant membre de votre illustre Comp
5、agnie, me permettant d’accomplir, en ce jour, ce geste de salutation que d’aucuns veulent qualifier d’historique. Je ne doute pas, quant à moi, que ce qui m’advient, plus qu’une distinction honorifique, signifiera le début d’une nouvelle vie. L’idée de cette longue marche transcontinentale v
6、ers vous suscite en moi l’image de quelques grands voyageurs ou pèlerins du passé dont l’aventure a eu des conséquences d’ordre culturel ou spirituel. La figure la plus singulière qui ait hanté l’histoire chinoise fut sans doute Xuan-zang, ce moine bouddhiste du VIIe siècle, sous la dynastie Tang. E
7、n effet, quelque trois ou quatre siècles après l’introduction du bouddhisme en Chine, cela essentiellement par le truchement de certains moines itinérants venus de régions limitrophes et à travers des traductions approximatives, Xuan-zang s’était résolu à aller vers les lieux où le bouddhisme avait
8、pris naissance. Après avoir affronté mille dangers, il parvint en Inde, s’initia au sanscrit, étudia les grands textes sacrés. Par les traductions qu’il entreprit après son retour de cet héroïque pèlerinage, il porta à la connaissance des Chinois l’authentique enseignement de Bouddha, ainsi que les
9、doctrines de différentes écoles qui en dérivent. La consolidation du bouddhisme en Chine, dont Xuan-zang fut un chaînon important, eut une double conséquence : d’une part, cette religion apporta à la Chine une nouvelle dimension spirituelle, incitant par là le taoïsme et le confucianisme à se renouv
10、eler, et d’autre part, ce même bouddhisme, qui dépérissait en Inde, se transforma, grâce à la Chine, en un message adressé à tous, acquérant ainsi un caractère universel. C’est dire que, connaissant l’histoire de mon pays d’origine, à la lumière également de la situation de la Chine moderne, je suis
11、 pénétré de l’importance et du bienfait d’un vrai échange culturel qui seul permet à une culture constituée de ne pas se scléroser, de tendre, à partir de ses racines vitales, vers de salutaires métamorphoses. À ma très modeste manière, je me plais depuis toujours à cette idée de pèlerin. Dè
12、s mon jeune âge en Chine, ayant beaucoup pérégriné au gré des événements, j’avais déjà tendance à me voir en « pèlerin sur la terre ». Plus tard, du fait de mon destin, je n’ai pas hésité à me laisser qualifier de « pèlerin de l’Occident ». Cherchant à connaître la meilleure part de ce que l’Europe
13、a pu réaliser, je refuse de fixer à l’avance des limites à ma quête. Il n’y a point de hauts lieux que je ne tente de visiter, point de domaines dont je ne m’efforce de faire mon miel. S’il faut tout de même préciser ce qui en particulier m’a intéressé, c’est toute la tradition philosophique depuis
14、la Grèce, toutes les créations littéraires et artistiques ayant passé les épreuves du temps. Et sur le plan spirituel, ce que la tradition judéo-chrétienne a engendré comme valeurs, comme recherches et comme réflexions. Mais c’est en tant que Français que je m’adresse à vous. Je suis devenu
15、 un Français de droit, d’esprit et de cœur, cela depuis plus de trente ans, depuis ma naturalisation bien sûr, surtout à partir de ce moment où j’ai résolument basculé dans la langue française, la faisant l’arme, ou l’âme, de ma création. Cette langue, comment dire tout ce que je lui dois ? Elle est
16、 si intimement liée à ma vie pratique comme à ma vie intérieure qu’elle se révèle l’emblème de mon destin. Elle m’a procuré cette distanciation par rapport à ma culture d’origine et à mes expériences vécues et, dans le même temps, elle m’a conféré cette aptitude à repenser le tout, à transmuer ce to
17、ut en un lucide acte de re-création. Loin de me couper de mon passé, elle l’a pris en charge. Par ses qualités intrinsèques, elle m’a obligé à toujours plus de rigueur dans la formulation et à plus de finesse dans l’analyse. Grâce à elle, je jouis de l’accès direct à tant de chefs-d’œuvre accumulés,
18、 mais aussi à tant de pensées oralement exprimées ou de confidences murmurées, et je me suis installé, moi aussi, au cœur de l’exigence de style si propre à son génie, exigence qui dénote un constant désir de tirer vers le haut. Tout ce que je viens d’évoquer prédispose en quelque sorte cet
19、te langue à un usage universel. Que par sa langue et sa culture, la France ait partie liée avec l’idéal de l’universel, cela paraît indéniable, même si nul n’ignore ce que cela signifie de patientes conquêtes, d’éventuelles failles aussi, en raison des faiblesses humaines. La France, à mes yeux, est
20、 bien ce « pays du Milieu » de l’Europe occidentale, ouvert à tous les orients. Tel un immense arbre, à partir des souches originelles, elle a reçu apports et influences venus de tous côtés, constituant des contradictions ou des complémentarités. Ses penseurs ont toujours dû polémiquer ou dialoguer.
21、 Les plus grands d’entre eux ont su se rehausser à une dimension plus grande que soi, proposer des vues plus généreuses, plus générales, où d’autres peuples se retrouvaient. La France a d’ailleurs très tôt pensé la Chine, au sein de l’Académie même : Voltaire, inspiré par une sorte de sympathie inst
22、inctive, Montesquieu, sous forme d’une réflexion critique. Peu à peu, l’évolution sociale aidant, la France s’est créé cette vocation de tendre vers l’universel, vers ce que l’humain porte en lui de plus profondément commun, de plus profondément partageable, donc de plus haut, puisque « tout ce qui
23、monte converge », comme l’a affirmé Teilhard de Chardin. La devise républicaine est là pour nous rappeler qu’aucune autre culture au monde n’a fixé de façon aussi éclatante l’horizon ouvert d’une forme de vie en société. Je me félicite du privilège qui m’est donné de participer à cette extraordinair
24、e aventure humaine. À propos de cette spécificité française me reviennent en mémoire deux remarques jadis entendues, et je ne résiste pas à l’envie de vous en faire part. La première a été faite par Paul Valéry, que m’a rapportée sa fille, Mme Agathe Rouart. Selon celle-ci, son père avait l
25、’habitude de dire que la France a fini par devenir un creuset où l’on devient français. Toujours d’après elle, cette formule, dans l’esprit du grand penseur, s’applique non seulement aux Français d’origine étrangère, mais aussi aux Français de naissance, en ce sens que tout Français, à un moment don
26、né, doit faire effort pour prendre conscience de cette vocation spécifique de la France. La seconde remarque émane du grand industriel Paul Berliet, à qui j’avais donné des leçons de chinois. Il m’expliqua que l’esprit français est à ce point hanté par le souci de l’universel que cet esprit est mal
27、à l’aise chaque fois qu’il se trouve devant une décision concrète qui ne marcherait pas partout. En homme d’action, il y voyait un handicap, reprochant à cet esprit son manque de pragmatisme. « Vous demandez à un Français de vous bâtir un poulailler, il vous construira une cathédrale ! » disait-il.
28、Tout en étant d’accord avec lui sur ce qu’il peut y avoir d’inconvénient dans cet état de choses, je ne peux m’empêcher d’y voir une certaine grandeur. C’est peut-être ainsi qu’on a pu avoir, sur le plan littéraire, un Hugo, un Balzac ou un Proust. Je parle de la France. Je parle de sa lang
29、ue, de sa culture et de sa vocation spécifique. Je n’oublie pas son histoire chargée d’évènements heureux ou tragiques, ni son terroir si riche et si varié auquel les écrits de Giono, de Colette et surtout de Genevoix m’ont rendu sensible. Au cours de mon existence de plus d’un demi-siècle sur ce so
30、l qui est devenu mien, j’ai eu tout le loisir de m’en imprégner. Homme des fleuves, façonné par le Yang-zi et le fleuve Jaune, j’ai laissé couler dans mes veines maintes rivières de France. J’ai remonté jusqu’à sa source la Loire. J’ai longé la Seine et le Rhône jusqu’à leur embouchure. M’ont charmé
31、 Marne la maternelle, Meuse la méandreuse et la nonchalante Charente. Je n’ai garde d’oublier l’Isère, la Dordogne, la Rance. Il me restait l’envie, enracinée en moi, de découvrir le Nord, cette terre gorgée d’histoire, éprouvée par les invasions et les guerres, nourrie du sang de tant de ses fils,
32、et également dans une plus humble mesure, du sacrifice des hommes venus de mon pays natal. Beaucoup de Français ignorent que, vers la fin de la Première Guerre mondiale, environ cent-cinquante mille Chinois ont été recrutés par les armées françaises et anglaise pour pallier le cruel manque de bras.
33、Non armés, ils avaient pour mission de creuser les tranchées, de transporter le ravitaillement, de déterrer et inhumer les cadavres, de construire les routes. Fauchés par le feu de l’ennemi, minés par les épidémies, ils comptèrent rapidement plus d’une vingtaine de milliers de morts. On peut aujourd
34、’hui visiter le cimetière chinois à Noyelles-sur-Mer dans la Somme, qui contient plusieurs centaines de tombes. À l’époque, en raison de difficultés linguistiques, on recherchait des interprètes connaissant le chinois et le français ou l’anglais. Mon père, alors étudiant aux États-Unis, a répondu à
35、l’appel et fait la traversée de l’Atlantique. Plus tard, quand il me parlait de la France, il ne manquait jamais d’évoquer la ville de Soissons, le lieu administratif de son travail. L’occasion de connaître vraiment le Nord m’a été donnée tardivement. C’était il y a trois ans, en l’an 2000.
36、 Un fil invisible semblait me lier déjà à l’Académie, puisque le séjour que j’y ai fait se passait principalement dans l’ancienne maison de Marguerite Yourcenar, transformée en résidence pour écrivains. Cette maison, baptisée Villa Mont Noir, se trouve près de la frontière belge en Flandre française
37、 J’y entrepris l’écriture de mon roman L’éternité n’est pas de trop. Au mois de mars 2002, j’y fis un second séjour, afin de rédiger, cette fois-ci, un essai qui portera le titre : Le dialogue, une passion pour la langue française. Un jour, le directeur de la Villa Mont Noir, Guy Fontaine, m’emmena
38、 en voiture à Lille pour participer à une rencontre. Ce n’est qu’en fin de journée que nous prîmes le chemin du retour. L’hiver s’attardait encore, la campagne était aux tons de gris, avec de loin en loin, de rares plaques de verdure. Bientôt, elle se voila de brume, légèrement rosie par la lueur du
39、 couchant. Soudain, Guy Fontaine, qui conduisait, me dit de regarder vers la droite. J’entends encore ses paroles qui jaillirent spontanément : « Ah, quel hasard ! Le village que vous voyez là-bas s’appelle Rubrouck. C’est là qu’est né Guillaume de Rubrouck, un religieux franciscain du XIIIe siècle.
40、 Au service du roi Saint Louis, il l’a accompagné lors d’une croisade en Palestine. En 1253, le roi l’envoie en Mongolie. Au terme d’un voyage de seize mille kilomètres qui a duré deux ans, il parvient à la Cour des Mongols qui devaient bientôt fonder une dynastie en Chine. Je suis frappé par l’étra
41、nge coïncidence », continua Guy Fontaine. « Quelqu’un est parti d’ici, de ce coin perdu, pour aller un jour aux abords de la Chine, et sept siècles plus tard, vous qui venez de Chine, vous êtes là, ce soir, en ce coin perdu, comme par hasard, ou alors, comme guidé. J’ai vraiment l’impression qu’une
42、espèce de grande boucle, à travers le temps et l’espace, se boucle là. Je dirais même, s’accomplit là, parce que vous êtes allé plus loin, vous êtes devenu un écrivain français. » Avant que j’aie pu montrer mon émotion, mon conducteur ajouta : « En fait d’écrivain, savez-vous que Saint Louis a eu un
43、 descendant écrivain en la personne de Jacques de Bourbon Busset ? » À ce nom, j’ai sursauté. En ce mois de mars 2002, trois mois avant l’élection à l’Académie, j’avais déjà envoyé ma lettre de candidature, sans que cependant j’aie mis au courant quiconque parmi mes connaissances. Je me suis content
44、é, sur le moment, de bredouiller une phrase laconique à l’adresse de mon ami. La vérité était que j’étais profondément touché. À travers l’idée de la boucle bouclée, née de toutes ces coïncidences heureuses, j’ai cru entendre la voix du destin, une voix enfin bienveillante qui annonce la haute récon
45、ciliation. Tôt soumis à l’exil et à l’errance, combien je connaissais cette sensation de mélancolie qui s’emparait de moi, chaque fois que je me trouvais, aux heures indécises entre chien et loup, perdu dans une contrée inconnue. Mais ce soir-là, sur la route de Flandre, je me sentis envahi d’un int
46、ime sentiment de retour, tel celui qu’éprouve tout marin en train de regagner le port, habité que j’étais par le pressentiment d’être accueilli un jour par votre chaude hospitalité. Je savais que le retour en question n’avait pas pour destination un petit chez-soi, mais une vraie patrie de l’esprit
47、à laquelle j’ai tendu toute ma vie. Jacques de Bourbon Busset, ce nom résonne à l’oreille de ceux qui le connaissent comme le « chantre d’un durable amour ». Je sais, d’après Mme le Secrétaire perpétuel, combien vous étiez heureux de le compter parmi vous, appréciant sa présence généreuse e
48、t assidue, ses propos pleins d’esprit et de franchise. Je m’honore de succéder à ce symbole de l’ouverture d’esprit, à cet écrivain nourri de la meilleure tradition française. Le pape Jean XXIII ne s’y trompait pas. Lorsqu’il le vit pour la première fois, il s’écria : « Ah, voilà l’homme, non de la
49、haute couture, mais de la haute culture ! » Si l’on se réfère à la notice biographique d’une vie, ponctuée de brillants succès, on peut lire : « Né en 1912 à Paris, il a fait ses études secondaires au Lycée Henri IV où il fut l’élève d’Alain. En 1932, il est reçu à l’École normale supérieure
50、 Il prépare ensuite le concours diplomatique. Entré au Quai d’Orsay, il travaille auprès de Robert Schuman pendant quatre ans. En 1952, il est nommé Directeur général des relations culturelles internationales. En 1956, il demande à quitter ses fonctions pour se consacrer à la littérature. Il est él






